Avec Guy Delisle nous nous sommes intéressés le mois dernier à la bande dessinée journalistique. Pour cette nouvelle chronique je vous propose de continuer à nous pensher sur cette passionnante écriture avec un deuxième auteur:

Etienne Davodeau

etienne davodeau

 

Etienne Davodeau est un auteur que l'on peut classer parmi les auteurs de bande dessinée journalistique bien qu'il soit également à l'origine de nombreux récits de fiction dont je vous parlerais une autre fois. Son univers documentaire est intimement lié à ses origines familiales. Et pour comprendre son héritage familial il faut sans aucun doute lire Les mauvaises gens (Delcourt, 2005) , titre choisi d'après l'origine supposée du nom de sa région natale, les Mauges, située dans le Maine-et-Loire.

Interrogeant ses parents sur leur jeunesse respective et retranscrivant leur récit, l'auteur nous donne à lire une grande histoire du militantisme syndical ouvrier en France.

Vous l'aurez certainement remarqué, le procédé narratif ressemble à celui d'Art Spiegelman dans Maus, le père fondateur du genre, adoubé par ses successeurs. Mais Etienne Davodeau ne se limite pas à retranscrire l'engagement syndical de ses parents, il décrit à travers eux un visage de la France des années 50 à 80, une France ouvrière pleine d'espoir et de courage, engagée pour plus de justice et d'égalité, une France prête à se battre pour ses convictions.

Les mauvaises gens nous plonge dans un récit historique minutieusement documenté où la nostalgie s'empare peu à peu du lecteur. Les temps changent, c'est un fait, mais il semble qu'à une certaine époque l'espoir d'un vrai changement était plus réel qu'aujourd'hui...geographie

L'oeuvre documentaire d'Etienne Davodeau débute quqlues années avant Les mauvaises gens avec la bande dessinée Rural ! (Delcourt, 2001). Prenant déjà place dans un petit village de Maine-et-Loire, l'histoire de Rural ! relate le combat de plusieurs familles contre un tracé autoroutier menaçant leurs terres, lieux de vie de plusieurs générations. 

Cette histoire est l'occasion de raconter le processus social d'un groupe qui se fédère autour d'une lutte commune, récit précurseur auquel Les mauvaises gens fait écho.

Comme dans un documentaire l'histoire est racontée par le biais d'entretiens avec les protagonistes de l'histoire mais aussi à travers les réflexions de l'auteur qui, telle une voix off, enrichissent le récit en donnant quelques précisions et en créant des concordances historiques éclairantes pour le lecteur.

cater

 

A la manière d'Art Spiegelman et Guy Delisle, Etienne Davodeau se met en scène, interrogeant et dessinant ses héros ordinaires, à travers lesquels il semble nous inciter à nous mettre en action pour ce en quoi l'on croit.

La seule bande dessinée documentaire où il ne se met pas en scène est Un homme mort (Futuropolis, 2006). Quelque part pourtant il y est présent, incarné par le personnage central du récit qui est une sorte de double de l'auteur. Ce personnage c'est René Vautier, un réalisateur français né en 1928 qui s'est engagé tout au long de sa carrière et par le médium de sa caméra contre le colonialisme, le capitalisme et toutes formes de despotisme.

Une homme mort est  à l'origine un poème de Paul Eluard que René Vautier a repris comme titre d'un de ses films. Ce film documentaire dont Etienne Davodeau nous dévoile la fabrication dans son livre, raconte la mort d'un jeune ouvrier abattu par les forces de l'ordre à Brest en 1950.

Ce tragique épisode intervient dans le contexte historique des grands chantiers de reconstruction d'après-guerre, où les travailleurs, exploités et dénigrés par les autorités, revendiquent de meilleures conditions de travail. Comme annoncé un peu plus haut, René Vautier semble être l'alter ego d'Etienne Davodeau. On retrouve les thématiques de luttes sociales qui lui sont chères, mais aussi l'esprit de franche camaraderie qui parsème toute son oeuvre. A la fin du livre, des documents d'archives et des précisions historiques pourront aussi nourrir la curiosité du lecteur que vous êtes.

un homme est mort

 

Enfin, vous pourrez également lire Les ignorants (Futuropolis, 2011) son dernier livre paru dans la catégorie qui nous intéresse ce mois ci.

Dans cette histoire un peu plus légère mais tout aussi intéressante que les trois précédents livres, l'auteur nous propose de découvrir deux univers : le monde de la BD et le monde du vin.

Le conceptdu livre repose sur la rencontre de deux personnages, un auteur de BD et un vigneron, ignorant l'un et l'autre de l'univers de leur compagnon de route.

Etienne Davodeau participe au difficile travail de la vigne pendant une année et essaie de comprendre la passion du vin qui anime Richard Leroy, son ami exploitant viticole. Selon leur accord, le vigneron découvre quant à lui la bande dessinée. Sur les conseils d'Etienne Davodeau il lit, entre autres, Maus (les grands esprits se rencontrent!) et Le photographe qu'il apprécie particulièrement, rencontre quelques auteurs (dont Gibrat avec son lit au milieu de son atelier!) et découvre l'envers du décor de la BD. Le livre est pour le lecteur comme pour le vigneron, le moyen de découvrir des univers passionnants, même si l'on n'y connaît rien au départ.

 

Vin et BD

 

Avant de nous quitter pour nous retrouver le mois prochain, notez le très bon film, toujours  à l'affiche, de Solveig Anspcah avec l'époustouflante Karin Viard Lulu, femme nue à partir de l'excellente BD de fiction du même nom d'Etienne Davodeau.

Lulu

lulu_femme_nue

Alors à vos BD (ou à vos bonnes salles de cinéma) et bonne lecture (ou bon visionnage) à tous!

 

Nelly