Pourquoi avoir choisi l'histoire rurale?

Après mon année de Khâgne, j’étais complètement dégoûtée de l’Histoire contemporaine, parce que les cours étaient lourds, indigestes, portant surtout sur la politique. Mais je n’ai pas renoncé à l’Histoire parce qu’il me semblait que c’était la matière dans laquelle je pouvais aborder le plus de domaines différents et variés : les sciences, la littérature, la philosophie, à toutes les époques, bref, cela restait ouvert et varié. Je ne m’étais pas trompée, l’Histoire à la fac n’avait rien à voir avec celle de la prépa.

En 3ème année de licence, j’ai choisi l’UE d’Histoire rurale, un peu dubitative, car il s’agissait d’histoire contemporaine et je craignais de revivre ces cours ennuyeux, mais il n’y avait pas trop d’autres choix (qui aille en terme d’emploi du temps et de validation de diplôme). Le prof était formidable, j’ai très vite été complètement conquise, ce qu’il racontait aussi bien en terme d’histoires humaines que dans sa façon de voir le monde, d’appréhender l’Histoire, les problématiques de société ont fait écho en moi : c’est exactement ce que je cherchais un peu au hasard dans l’Histoire, pas les grandes dates, pas les grands de ce monde, mais la vie quotidienne, la machine à remonter dans le temps et dans les lieux de la vie de tous le monde. Il y avait dans la bibliographie indicative des ouvrages d’Alain Corbin, Les cloches de la terre et La vie retrouvée de Louis François Pinagot. J’ai été transportée par ces livres  : le premier sur la place des cloches dans la vie villageoise pendant la Révolution Française, à une époque où la religion a été mise à mal et les cloches destinées à être fondues pour faire des canons et des boulets, combien celles-ci était plus que des objets spirituels, une part essentielle et fondamentale de la vie quotidienne des gens, dans leurs repères, psychologiques, matériels ; le second est une biographie d’un homme totalement inconnu, un sabotier, recréée grâce à la quête minutieuse des traces qu’il a laissé dans les archives municipales et départementales. J’ai pourtant, de manière générale, beaucoup de mal à lire autre chose que des romans, mais ces deux ouvrages se rapprochaient du Zola, du Maupassant avec un peu d’Agatha Christie dans le processus d’enquête minutieux sans être dénué de malice.


   retrouve

Quand il s’est agit au printemps 2006 de faire un choix pour poursuivre en maîtrise (aujourd’hui Master 1), il a été évident pour moi que ce serait en Histoire rurale : parce que cela me permettait, en plus du côté excitant de la recherche, de revenir dans ma région en travaillant sur l’histoire des paysans de Nyons et surtout de faire ce que j’aime le plus (c’est un malin plaisir un peu narquois) : démonter les images et représentations toutes faites sur une époque et un lieu et montrer des choses un peu plus véridiques (dans une certaine mesure, car l’Histoire n’est pas une science exacte).

Alors j’ai découvert les archives : le bonheur total. Toucher de mes mains et lire des documents écrits il y a plus de 200 ans, qui racontent les détails plus drôles, les plus touchants de la vie des gens. Même les statistiques agricoles, rédigées à  la main, avec parfois des notes sur la médiocrité des rapporteurs ou l’incurie des services des mairies qui remplissent les fiches n’importe comment, ou simplement les remarques sur le mauvais temps et les ravages des insectes. Connaître le salaire des gens, le prix de la viande, ou si les enfants travaillaient ou pas, lire les recensements, et recomposer des familles et des itinéraires de vie, en feuilletant les carnets de circulations des étrangers ou des marchands ambulants. Sans compter les inventaire après décès dans les archives des notaires, avec lesquels ont peut savoir précisément comment était meublée une maison, ce que possédaient les gens jusqu’à la moindre petite cuillère. Et les courriers, comme ces lettres enflammées de paysans et d’exploitants d’ocre qui doivent se partager un ruisseau et en réfèrent à toutes sortes d’autorités pour se justifier et se défendre, ou cette femme, devant payer une amende, qui explique dans son langage que son mari est un gros feignant en plus d’être incapable, qu’il n’a pas été fichu de rentrer de la guerre sans être blessé donc il faut qu’elle se débrouille toute seule et qu’elle n’est pas toujours bien instruite, alors elle ne sait pas qu’il faut payer telle ou telle taxe. Côtoiement des langages surannés, obséquieux, maladroits, administratifs...

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Intellectuellement parlant, il y a les problématiques de construction et déconstruction de l’imaginaire sur  la vie dans les campagnes, la démarche réflexive pour ne pas se laisser emporter par une exposition littérale des sources (en les prenant pour argent comptant) mais savoir les soumettre à un regard critique. Tout cela est une vraie émulation intellectuelle. Il y a aussi le plaisir de recourir à différents outils, très variés, aussi bien disciplinaires (j’utilise la sociologie, la démographie, la psychologie, l’historiographie, la géographie, les statistiques, la cartographie) que matériels  : utiliser des logiciels informatiques divers et variés de traitement de données, de cartographie, et dans le même temps feuilleter des registres poussiéreux, manier les microfilms, conduire beaucoup !, interroger les gens ou rester des heures seule enfermée dans un musée... Ce n’est (presque) jamais ennuyeux, même de patauger des heures pour réussir à comprendre comment fonctionne une base de donnée ou un logiciel de cartographie, ou un livre de compte de 1850, c’est une jouissance quand on voit enfin le résultat !

Et puis cette histoire s’intéresse aux lieux que je connais : après Nyons et les Baronnies, je suis maintenant dans le Luberon, alors je peux imaginer les habitants du 19ème siècle sur les routes que je prends en voiture, les imaginer dans les sites maintenant sillonnés par les touristes, me représenter la vie d’une usine de fruits confits quand je me penche sur sa comptabilité dans les murs même où elle a exercé son activité, ou imaginer le parcours de ces Arméniens dont je retrouve les noms dans le cadastre ; je souris à la pensée des différences et des similitudes entre le Luberon des médias actuels et celui qui est vécu par ses habitants. Ça me parle de façon intime.

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Qu'est-ce qui a ta préférence : l'histoire, l'Histoire ou les histoires?

Pour moi, il n’y a pas d’échelles de valeur, la différence, c’est la façon de les traiter : quand je fais de l’Histoire, j’ai des méthodes et je ne peux pas faire n’importe quoi. Mais faire de l’Histoire, au fond, c’est prendre des données brutes, des documents, des témoignages éparses, et en faire une histoire. Cette histoire-là, dans les écrits scientifiques, doit pouvoir être étayée, expliquée, justifiée. Mais c’est une histoire, un récit. A une soutenance de thèse à laquelle j’ai assisté, un juré avait fait comme reproche à la doctorante, malgré (ou à cause) de sa très grande rigueur scientifique, que sa thèse ne racontait pas une histoire. Et cela m’a aussi éclairée sur mon propre travail, j’ai trouvé sa remarque profondément juste et pertinente : l’Histoire, même si elle doit avoir la rigueur d’une science, n’en reste pas moins une science humaine, qui doit avant tout raconter une histoire, avec des personnages, des péripéties, un décor. Le travail du chercheur, pour moi, doit s’inscrire dedans, ne pas rester en dehors de ce principe. Je trouve dommage de penser que l’aridité des textes, la pénibilité et la complexité des travaux de recherche soit un gage de sérieux. Je pense qu’on peut tout à fait être un chercheur de valeur tout en sachant raconter une histoire qui retienne le lecteur (Alain Corbin est capable de cela par exemple, ou Pierre Grimal).

En tant qu'ancienne institutrice quel regard portes-tu sur la pédagogie à l'école aujourd'hui?

Vaste question ! Ma position a pas mal évolué au cours des années. Quand j’ai quitté l’EN, j’avais des positions en rapport avec l’institution. Je n’avais que Lauris et elle n’avait que 8 mois. Aujourd’hui j’ai deux filles scolarisées en élémentaire, et je m’occupe d’enfants en difficulté scolaire, alors forcément mon regard et ma perception des choses ont évolués, pour être plus nuancés, moins radicaux. Je crois que les problèmes de l’école reposent en fait sur la société dans laquelle elle est intégrée et la société que cette école souhaite projeter dans l’avenir en formant de futurs adultes. Donc difficile de trouver des problèmes spécifiques à l’école, il y a trop d’imbrication avec la politique générale de l’éducation, avec l’éducation des parents vis à vis de leurs enfants.

Ta question porte sur la pédagogie plus précisément : s’il y a une chose que je remarque, depuis toujours, c’est la difficulté pour les enseignants de pratiquer une vraie pédagogie différenciée, c’est à dire d’être capable d’expliquer quelque chose de plusieurs façons différentes, en étant capable de voir comment l’enfant raisonne et d’adapter ses explications à ce type de raisonnement. Alors il y a certes une incapacité de certains enseignants à faire ce travail d’empathie, de se mettre à la place de l’enfant et d’en tirer une façon de transmettre, il y a des profs qui n’arrive pas à transmettre autrement qu’en expliquant de la façon dont eux-mêmes comprennent les choses, ou dont les programmes leur recommande de le faire mais il y a aussi des difficultés matérielles pour y parvenir : nombre d’élèves dans la classe, temps disponible ...  Une autre chose que je trouve dommage à l’école, c’est d’avoir été dans l’excès du principe «le cours doit capter l’attention de l’élève et donc être intéressant». je trouve que cela a entraîné un certain manque d’exigeance et de rigueur, au détriment des capacités d’attention et de mémoire. Mais là encore, le monde dans lequel nous vivons ne fait rien pour valoriser ces capacités-là, qui me semblent à moi essentielles et fondamentales, donc le positionnement de l’école n’est pas simple.


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Quelle question je ne t'ai pas posée aurais-tu aimé que je te pose et quelle est sa réponse?

 Comment vas-tu ? Plutôt bien mais... et je t’aurai envoyé un long mail ;-)

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L'objet

Alors quand il a fallu choisir un objet, celui-là m’est venu immédiatement. Et puis je me suis dit que quand même ce n’était pas très poétique. Mais en y réfléchissant, qui me tienne vraiment à coeur (comme objet bien entendu, car rien ne remplace mes louloutes, mon homme et ma maison), je n’ai rien d’autre de particulier. j’ai une belle collection de cahiers et et de carnets, mais si je les perdais je ne serais pas plus embêtée que cela. j’ai perdu aussi une fois une année de photos, et si j’ai été contrariée, cela ne m’a pas non plus tellement désespérée. Je ne suis pas très nostalgique.

Si je devais perdre l’intégralité de mes biens (suite à une inondation ou un incendie) bien sûr que cette perte m’affecterait, mais par le fait d ‘avoir perdu tout un ensemble de souvenirs attachés à un lieu, pas du fait d’avoir perdu un objet en particulier. Donc, s’il y a un objet auquel je suis quand même particulièrement attachée parce que je m’en sers quotidiennement et que j’aurai énormément de mal à m’en passer, c’est l’ordinateur. C’est l’outil essentiel de mon travail, c’est un lien avec les gens que j’aime (mail, blog, forums), c’est une formidable source pour satisfaire ma curiosité et ma soif d’apprendre grâce à internet et l’accès à toutes les ressources possibles et imaginables, de la presse quotidienne, aux formations à distance, aux bibliothèques et leurs archives, aux podcasts ... Bien sûr internet a aussi également un aspect pratique pour gérer le quotidien : démarches administratives, achats... Habitant loin et étant peu mobile (une voiture pour 2 ce n’est pas toujours simple à gérer), internet est un outil fabuleux pour moi (moi qui adore les bibliothèques, c’est un peu comme si j’en avais une dizaine à domicile alors que la plus proche digne d’intérêt est à 50 km). dans l’ordinateur proprement dit, il y a aussi les logiciels avec lesquels je me régale pour la PAO, la cartographie, les tableaux et graphiques... Je trouve ça magique les résultats que cela donne, surtout après avoir connu l’époque où je décalquais les plans cadastraux pour les faire scanner ensuite dans des boutiques spécialisées et pour les colorier à la main, aujourd’hui avec les photos numériques et quelques logiciels basiques, on arrive à des résultats qui m’émerveille. Et puis, le mien en particulier, j’aime son design, sa facilité d’utilisation (parce que je ne suis quand même pas très douée en informatique, je me débrouille parce que je suis curieuse et obstinée), et le fait qu’il ne me plante jamais devant des erreurs inconnues ou insolubles (parce que je suis assez impatient quand même et autant cela ne me dérange pas de passer des heures à comprendre le fonctionnement d’un logiciel, autant être arrêtée dans ce que je suis en train de faire par des problèmes inconnus, ça j’ai du mal). Mon seul regret : avoir un doute sur sa longévité. Mon premier , je l’ai donné, encore en état de marche, après 12 ans de bons et loyaux services (mais il n’y avait ni prises USB, ni lecteur de CDR, c’était une antiquité), mais la carte graphique du second m’a lâchée au bout de 6 ans (alors que tout le reste fonctionne parfaitement, c’est rageant, je l’ai gardé, des fois que j’arrive à le faire réparer, d’ailleurs, j’en profite pour passer un appel, si quelqu’un sait bidouiller ce genre d’engin, je veux bien de l’aide !). Je croise les doigts pour que celui-là dure un peu !


ordi melanie