1 - Est-ce difficile d'élever ses enfants dans un pays qui n'est pas le sien en nourrissant les deux cultures?

En fait non, je ne trouve pas cela difficile, tout se fait naturellement. Parfois je fais une sorte d'arrêt sur image, contemple Sarah, Louise et Anna et me réjouis de voir qu´elles sont complètement franco-autrichiennes ! Au-delà de leur bilinguisme qui se développe de façon très irrégulière et individuelle, elles portent dans leur façon d'être les cultures de leurs deux parents.

Quand je dis que cela se fait naturellement, ce n´est pas tout à fait vrai non plus. Je ne me pose pas de question vis-à-vis de mes enfants, et suis aussi 100% naturelle avec leurs copains. Et c´est ce qui compte. Les enfants reconnaissent la sincérité et sont donc à l´aise. Quand mes filles invitent de nouvelles copines à la maison, je perçois toujours un regard étonné de leur part parce que nous parlons français ou allemand et qu´elles parlent le dialecte régional. Mais très vite elles s´adaptent à cette situation, répètent nos phrases en jouant, se mettent elles-mêmes à parler un allemand plus standard, c´est assez drôle. Et puis ça les fait marrer qu´on mange des yaourts à la fin des repas et qu´on fasse souvent des crêpes !

Après, avec les adultes, c´est parfois une autre paire de manches ! Le concept du doudou a été trèèèsss difficile à expliquer par exemple ! Pas de doudou en Autriche, une peluche n´est qu´un jouet interchangeable à volonté, personne ne comprenait pourquoi je tenais tant à ce qu´il y en ait un plus important que les autres. Il a fallu parlementer, expliquer, convaincre grand-mères et maitresses, ce fut un marathon ! Pareil pour les repas : les Autrichiens mangent tout au long de la journée, quand ils ont faim, grignotent beaucoup. Là aussi j´ai fait face à un bloc d´incompréhension quand j´ai commencé á apprendre à mes filles à manger à heures régulières. Enfin bref, il y a plein de petites choses quotidiennes qui me rappellent que je suis issue d´une autre culture et que c´est profitable à notre famille, même si parfois c´est difficile pour moi.

Pour le moment Anna, Sarah et Louise sont encore petites mais il y a d´autres sujets qui vont apparaitre avec leur développement identitaire et aussi le sens du mot culture qui va s´élargir. On touche déjà aux questions religieuses. Louise est très intriguée par le « Bon Dieu » dont lui parle sa maitresse. L´église et l´Etat n´étant pas séparés, il y a des crucifix dans les lieux publics et à la maternelle, les enfants fêtent le cercle des fêtes religieuses catholiques. Ayant une aversion très prononcée pour les grenouilles de bénitier, je m´efforce d´y trouver un aspect culturel, au nom de la culture générale. Par contre, j´ai les poils qui se hérissent quand j´apprends que le curé est venu à l´école, que Louise me déclare qu´il est son amoureux et qu´elle voudrait avoir  « une croix de Jésus » dans le jardin!

Je pense qu´il faut malgré tout prendre ces différences, si énervantes soient-elles, avec légèreté et voir là une chance de développer l´esprit critique des enfants !

 

 IMGP1817

2 - Le travail social a t'il des spécificités selon le lieu où il se pratique?

Ouhlà ! C´est un sujet de master en management social ça !

Je vais commencer par répondre à la deuxième question. Ce sera vite fait car je n´en sais rien ! Mon parcours professionnel en France se réduit aux travaux agricoles saisonniers et à un passage éclair à la Sofres (merci Géraldine !!), pas grand-chose à voir avec le travail social !

Maintenant la première question : oui !

Suivant le lieu où l´on se trouve, on est confronté à des milieux sociaux différents, à des réalités socio-culturelles différentes, à des références différentes, etc. D´ailleurs le travail social en Allemagne et en Autriche a connu une sorte de révolution dans les années 90 avec  notamment la théorie du milieu de Hans Thiersch qui dit, pour faire court, qu´il faut faire du travail social là où se trouvent les gens qui en ont besoin. Il faut prendre en compte leur réalité et adapter le travail social à celle-ci. L´adapter à la fois au public demandeur et à son entourage.

La réalité politique par exemple est un facteur très important. Je travaille en Haute-Autriche à Steyr, une ville de tradition socialiste. Heureusement pour nous ! Ca n´apporte pas de moyens financiers supplémentaires à mon projet et n´élargit en rien les droits des réfugiés mais la communication avec les organes administratifs par exemple est assez bonne, la police de l´immigration et la police criminelle nous laissent plutôt tranquilles et le réseau social est conséquent. En Basse-Autriche où je vis, berceau du catholicisme paysan conservateur, je pense que c´est plus difficile !

Le seuil de tolérance de l´entourage change aussi selon le type de projet social mis en place. J´ai remarqué que les gens étaient très tolérants par rapport aux projets d´intégration socio-professionnelle des personnes handicapées. Quand j´etais éduc spé avec des adolescents sur un tel projet, je m´attirais la reconnaissance de bien des gens, en particulier des ménagères de plus de 50 ans qui me faisaient des dons en tous genres pour ces « pauvres petits ». Alors que ce type de projet est financé á bloc par l´Etat, que l´argent coule à flots car les jeunes mis en stages, même sans perspective d´avenir, n´apparaissent pas sur les statistiques du chômage…et l´Autriche peut se gargariser d´être au plein emploi !

Par contre, dès qu´on s´atèle à des publics tels les toxicomanes, les SDF, les repris de justice et les réfugiés, alors là, bonjour le combat ! Et quand c´est tout ça à la fois, comme c´est le cas pour moi parfois, faut avoir des nerfs en béton et un bon psy qui supervise tout ça ! Vous sentez que je m´énerve là, non … ???!

 Je pense que la société autrichienne se définit par le travail. Il y a finalement peu de gens diplômés d´université (d´ailleurs je rigole doucement car les titulaires d´une maitrise sont appelés par leur titre et nommés « académiciens » en langage courant!), les jeunes font des cursus professionnalisés et entrent tôt sur le marché du travail. Donc quelqu´un qui ne travaille pas n´est pas valorisé, c´est même un bon à rien et donc c´est de sa faute s´il est SDF, toxico, délinquant ou réfugié (double peine pour les réfugiés : s´ils avaient travaillé dans leurs pays, ils n´auraient pas eu à se sauver pour venir nous prendre notre travail ici !).

Enfin voilà, je pourrais en parler pendant des heures, j´adore mon boulot, je suis passionnée, militante, persuadée !

 

jaime_le_travail_social_autocollant-p217069751890414752z85xz_400

 

3 - Qu'est-ce qui manque de la France à l'Autriche et vice versa?

Il manque à l´Autriche la culture du débat, qui à mon sens ouvre de nouvelles possibilités alternatives aux modèles traditionnels bien ancrés. Les Autrichiens ne font pas de politique, c´est un peuple d´assujettis dévoués au culte de la hiérarchie (« oui Monsieur le professeur ! », « oui Monsieur le Docteur ! », « oui Monsieur le Curé ! »). Ils râlent, ah ! ça oui alors ! Mais ils n´agissent pas. Il faut se fondre dans la masse, pas un mot plus haut que l´autre. Peut-être que les Français ont une grande gueule, sont les pros de la grève qui embête tout le monde, mais au moins ils me semblent plus actifs !

Il manque à la France un certain sens moral, peut-être celui de la responsabilité. A mon sens, nous sommes tous responsables les uns des autres, en particulier des enfants. Pas seulement de nos enfants mais aussi de ceux des autres. J´ai l´impression qu´ici les enfants ont le droit d´être des enfants, qu´ils sont respectés en tant que tels avec leurs fantaisies, le bruit qu´il peuvent faire, leurs propres rythmes, etc…Alors que je vois la France comme une sorte de grosse machine à broyer l´enfance si on n´y fait pas attention : la crèche à 3 mois, l´école maternelle toute la journée à 3 ans et on enchaîne avec le cursus scolaire laissant peu de place à l´épanouissement personnel.

 Autriche_kitzbuzl

 

gordes-582158

 

4 - Quelle question je ne t'ai pas posée aurais-tu aimé que je te pose et quelle est sa réponse?

Pourquoi je vis en Autriche, ce pays qui me correspond si peu?

Parce que je suis amoureuse d´un Autrichien qui ne veut pas encore vivre en France ! Mais ça va venir, je le « francise » peu à peu, bientôt il sera prêt ! Et puis parce que ça me permet de ne pas m´endormir. En tant qu´ « étrangère bien intégrée » j´ai un poste d´observateur qui me plait beaucoup car je suis dans cette société sans venir d´elle, c´est une place finalement plutôt privilégiée !

 

IMGP1810

5 - L'objet

C´est la revue trimestrielle « Brennstoff ». Comme le dit l´éditeur, elle est gratuite mais ne coûte pas rien ! donc on donne ce qu´on veut. Cette revue est rédigée et éditée par une équipe hétéroclite d´Autrichiens qui savent ouvrir leur bouche, militer pour des sujets qui en valent la peine, soulever des problèmes et amorcer des solutions. Elle est pleine de belles photos en noir et blanc, de citations qui poussent à réfléchir, bref un vrai plaisir.

L´éditorialiste (et éditeur) est le fondateur d´une fabrique de chaussures intégralement made in Austria où les bénéfices sont redistribués à part égale entre tous les travailleurs. Ils marchent à 85% au solaire, ils proposent plein de séminaires super sympa sur des thèmes créatifs, méditatifs, politiques, médicaux. Ainsi que chaque été des vacances gratuites pour des familles monoparentales. Et deux paires de chaussures pour le prix d´une pour les jumeaux !

Comme quoi même en Autriche il y a des rebelles alternatifs qui sortent de la masse !

 

brennstoff26_all