Lundi 30 août, je fais ma rentrée. Ma rentrée scolaire à moi, je retourne aux archives départementales du Vaucluse à Avignon pour la première fois depuis 6 ans.

Mais ce n’est pas de cette rentrée dont je voudrais vous parler.

Après avoir travaillé sérieusement quelques heures, je file des archives et je descends la rue de la République (tiens, est-ce une rue ou une avenue ? Comme à Lyon, elle est commerçante et à Lyon, c’était la célèbre “rue de Ré”, donc à Avignon, ce le sera aussi).

Je m’arrête à la Fnac et dans quelques enseignes de vêtements. C’est lundi, il n’y a pas beaucoup de monde, la flânerie est agréable.

Je regagne la voiture et je reprends la route. La circulation est assez dense.  Je ne rentre pas directement. J’ai rendez-vous. A quelques kilomètres d’Avignon, je vois la sortie que je dois emprunter. Un simple panneau jaune de chantier l’indique. Je la prends. J’arrive à un rond-point, quatre sorties s’offrent à mon regard. Pas de panneaux. Doutes. Le Mistral balaie les peupliers et soulève la poussière en rouleaux, vagues éphémères qui s’envolent dans le ciel limpide.

Ici est le royaume des pelleteuses, camions-remorques, grues et autres engins de chantier. De longues plaques de tôle ondulée bordent la route, à part un mince ruban asphalté, le paysage est en ruine. Mais pas désert.

Après avoir dédaigné la première sortie, qui mène à un pont  enjambant le fleuve de bitume qui relie Avignon à Carpentras, la seconde, qui ne mène à rien d’autre qu’un terrain vague, je me dis que forcément la troisième est la bonne. Et pour cause. Les voitures, étincelantes au soleil de cette fin août, s’étirent en une file continue de presque un kilomètre, avançant au pas. Des dizaines de piétons chargés de carrioles remplies de leurs effets font de même sur un mince trottoir au milieu duquel est tracé, chose étrange, comme un rail de tramway, en moins profond.

J’hésite quelques secondes à finir mon tour de rond-point, à retourner très vite sur d’autres voies et fuir cet exode. Mais j’ai promis. Alors je m’engage. Tout ce monde ressemble à une fourmilière. Si ce n’est que les fourmis savent garder un rythme, pas d’embouteillages chez elles, même à 500, elles savent s’organiser pour avancer. Là ça cafouille, aussi bien chez les piétons que chez les automobilistes. Je comprends à quoi sert le rail : à guider ces poussettes chargées, pour éviter que déviant de leur route, elles ne finissent sur la chaussée, manipulées par des hommes et des femmes ahanant.

Et après 10 mn à longer d’interminables murs de tôle ondulée, là, surgit de nulle part un cube, gigantesque, aux lumières vives, avec un parking d’une taille phénoménale. Ou alors il me paraît ainsi parce qu’il est tout seul, perdu entre  un paysage d'excavation apocalyptique et l’autoroute “des vacances”. Vision aussi saisissante que celle des hangars des chantiers navals de St Nazaire. Mais là, il y a du monde, de la couleur.

Deux messieurs font la circulation. Nous n’aurons pas le droit d’accéder au parking principal mais nous serons relégués sur un terrain vague, vaguement aménagé. Il faut marcher encore 500m pour atteindre l’immense cube de métal, il faut se battre contre la poussière qui vole, le Mistral qui ne cesse ses assauts, tous les drapeaux festifs sont berne, le vent a gagné la partie.

Deux grandes enseignes indiquent l’entrée et la sortie. Je rentre. Je sors ? Non, allez, tu as promis. Où aller ? Des portes, des allées, des portes. Hummm, ce type d’endroit n’apprécie pas les portes, c’est donc que ce niveau n’est pas le bon. Alors je suis, une fois encore, comme une fourmi disciplinée, mes congénères. Un escalator me mène au premier, et unique étage. Aucun panneau pour indiquer ma destination, une fois encore. Il y a des plans et je vois des allées, et encore des allées et toujours des allées. Encombrées. J’enlève mes chaussures (mes marches dans Avignon m’ont quelque peu irrité la plante des pieds, le sol est propre, couvert de lino, frais). Je regarde à peine autour de moi, j’ai juste la chance de croiser Billy qui me fait de l’oeil, je reviendrais la voir cet hiver ou au printemps peut-être, quand nous serons plus tranquilles pour causer.

Et là, tout au bout, je vois un jeune homme, grand, mince, sa chemisette jaune me l’a fait remarqué tout de suite. Je reconnais sa façon de toucher son pouce avec son majeur, de tripoter de façon concentrée les quelques poils qui parsème son menton en écoutant attentivement ses interlocuteurs. Il est affairé, me lance un coup d’oeil joyeux mais fatigué, et continue ses allées et venues. Je suis arrivée. Je m’assied, et en attendant que le jeune homme en chemisette jaune ait un peu de de temps à m’accorder (car c’est pour lui que je suis venue), je regarde. Et c’est drôle et touchant de voir une mère avec son fils, la mère attentive à tout et prévenante, discutant avec le jeune homme à la chemisette jaune des moindres détails de l’appartement marseillais de son fils, tandis que ce dernier la trouve un peu trop prévenante justement. La jeune fille qui tout sourire, avec un brin de séduction vient questionner le jeune homme à la chemisette jaune au sujet de la possibilité de franchir la cage d’escalier de chez elle.

Ou encore le couple âgé, dont la femme doit être parente avec un certain Mr Sartre, compte tenu de son regard ... mystérieux, qui interrogent le jeune homme à la chemisette jaune sur les palettes de couleur, du blanc au chêne teinté blanc.

Puis le jeune  homme à la chemisette jaune a un peu de temps, pas beaucoup, 15 mn, auquel il faut soustraire les 4 ou 5 nécessaires à la traversée du cube gigantesque, pour arriver à la sortie. Pendant cette traversée, je serais plongée dans des mondes étourdissants, des hauteurs de plafonds vertigineuses. Un temple, c'est  un temple, consacré à un dieu contemporain.

Après quelques nouvelles nouvelles échangées dehors, dans la lumière enfin naturelle d’une fin d’après-midi estivale, et dans le souffle du Mistral plutôt que dans celui de l’air conditionné, j’apprendrais qu’aujourd’hui j’ai fait partie des quelques 22.000 visiteurs qui ont croisé le jeune homme à la chemisette jaune depuis ce matin.

Ce jeune homme c’est Pierre.

Il travaille à Ikéa


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