Je connais Bon-Papa en tant que grand-père, et comme le père de ma mère, quel père a t'il été pour toi?

Quand je suis née, mon père n’avait que 22 ans ½ et, à mon avis , il n’était pas prêt à devenir chef de famille. Très vite, à cause des naissances rapprochées de mes frères et sœur, et de l’exiguïté de la maison de mes parents, je suis allée vivre chez mes grands-parents , au Moulin de Quinte-Joie, situé à quelques centaines de mètres de la ferme paternelle.

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J’ai donc passé mon enfance auprès de mes grands-parents qui m’étaient plus proches que mes propres parents. Puis la guerre est arrivée, j’avais dix ans, Papa est parti en 1939 et n’est revenu qu’en novembre 1944. D’une enfant à son départ, j’étais devenue une adolescente. J’étais pleine d’admiration pour lui : sa prestance, sa facilité d’élocution, ses récits de français libre etc… Il m’a fait plein de promesses, notamment en ce qui concernait mes études. Mais j’ai dû déchanter. Car après un an de Sorbonne, il m’a dit qu’il ne pouvait plus payer sa part de ma scolarité (l’autre partie était prise en charge par Mémé) et donc que je devais travailler !!!C’est un rêve qui s’est évanoui. Je suis devenue institutrice puis je suis entrée dans une compagnie d’assurances anglaise comme secrétaire du directeur anglais. Là, c’est vrai, c’est grâce à Papa que j’ai pu obtenir ce poste.

Je dois ajouter qu’il avait fait aussi plein de promesses non-tenues à François, qui en était très amer et à Nizou qui lui en veut toujours.

Par la suite, le regardant vivre, je me suis aperçue qu’en fait il vivait comme dans une bulle,niant en quelque sorte la réalité et nos rapports qui ont toujours été agréables,souffraient en ce qui me concernait de cette distance que je ne pouvais m’empêcher de mettre entre ce qu’il me racontait et ce que je connaissais de sa vie réelle, et pourtant si j’en avais conscience, je n’avais jamais imaginé ce qu’étaient réellement ses problèmes financiers.

Le seul grand différend que j’ai eu avec lui, c’est quand il a essayé de me faire adhérer aux thèses du Front National. Nous avons eu quelques échanges épistolaires assez véhéments, il a compris qu’il n’arriverait pas à me convaincre et nous n’en avons jamais plus reparlé.

En conclusion, à part cet épisode de l’après guerre, je pense que j’ai toujours considéré mon grand-père comme mon père. Et que mon père ne m’a jamais considérée réellement comme sa fille. Comme il le disait souvent « nous avons si peu de différence d’âge ». !!! D’ailleurs, je n’ai vraiment vécu auprès de lui, que 6 ou 7 ans, de 1947 à 1954.

Après mon mariage, nous nous sommes moins rencontrés et encore moins quand il est parti vivre à Carcès.


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Comme Bon-Papa tu as une prestance qui m'a toujours un peu impressionnée (dans le bons sens du terme), mais tu as été une petit fille, tu as bien fait quelques bêtises?

Des bêtises !!! Eh bien tu vois avec l’âge on les oublie !!! Je me souviens que j’avais très mauvais caractère et que je « râlais » souvent. Cela venait je crois de l’ambiguïté de ma situation, prise en étau entre ma mère et ma grand-mère qui, c'est le moins que l’on puisse dire, ne s’appréciaient guère. Vers l’âge de dix ans, j’aimais bien faire enrager mon frère Claude âgé de deux ou trois ans . Je l’emmenais dans des pièces éloignées au Moulin (qui en possédait 20, immenses) et arrivée au bout de la maison je m’en allais en courant le laissant tout seul et hurlant bien entendu. Quel savon je prenais alors.

Plus tard je devais avoir 15 ans je me souviens d’une colère noire poussée pour je ne sais plus quoi au moment d’un repas, j’ai de fureur cassé une assiette sur la tête de ma sœur Denise qui n’y était pour rien et je me vois partir de la pièce en claquant la porte. Je suppose que je ne devais pas faire beaucoup de grosses bêtises étant la plupart du temps très solitaire, surtout pendant la guerre et me réfugiant dans la lecture, qui abondait au Moulin.

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Tu habites Rambouillet depuis longtemps, et tu es investie dans la vie locale, peux-tu nous en parler?

J’ai habité Rambouillet de fin 1942 à 1950, puis nous y sommes revenus en 1964 et nous nous y trouvons toujours bien. J’ai très tôt participé à la vie collective puisqu’à 17 ans j’avais un petit groupe d’enfants soit-disant protestants à qui je faisais l’Ecole du Dimanche.
Mais c’est en 1971 que l’on m’a demandé d’entrer au Conseil Municipal. Pour être
honnête, je dois dire que j’ai accepté, avec l’assentiment de Louis, un peu par curiosité, pour voir comment on gérait une ville. Et je me suis prise au jeu car c’est quelque chose de passionnant. Après 12 ans de Conseil, j’ai préféré m’orienter vers le secteur social car j’avais eu le sentiments que c’était là que l’on pouvait être le plus utile. Et je suis restée pendant 26 ans au Centre municipal d’Action Sociale de Rambouillet, dont 12 comme Vice-Présidente. J’ai certainement beaucoup donné car c’est un secteur qui demande de l’investissement personnel, mais j’ai aussi beaucoup reçu et c’est cet échange qui m’a permis de mieux comprendre les autres et de ne pas essayer de juger trop vite.
Maintenant , j’ai encore quelques activités dans ce secteur, mais c’est plus pour ne pas perdre de vue des personnes que j’ai suivies pendant longtemps que pour faire un travail intensif !!!


Avec Louis vous avez beaucoup voyagé. Y a t'il une destination qui t'a particulièrement marquée?

C’est vrai, nous avons beaucoup voyagé, surtout depuis 20 ans.
Mais quand nous étions plus jeunes, nous avons fait découvrir à nos enfants
la France du nord au sud et de l’ouest à l’est. Pour finir, lorsqu’ils ont été plus âgés nous les avons emmenés en Tunisie, au Maroc, en Grèce, en Irlande , en Allemagne ….
Puis tous les deux, nous sommes allés beaucoup plus loin, chaque destination
a son charme, à chaque fois, c’est la découverte de personnages et de paysages différents. Quelle destination m’a le plus marquée ? Je ne sais pas.
Je me souviens , et j’étais très jeune, de l’émotion que j’ai ressentie, à en avoir le souffle coupé, quand je suis entrée pour la première fois dans la Sainte Chapelle ,à Paris. Ce n’était pas si éloigné de l’endroit où je vivais et pourtant ce fut une magnifique découverte.
Il y a aussi, beaucoup plus tard,
le Temple d’Abou Simbel au soleil levant quand le grès tout gris de la nuit devient progressivement rose vif, l’Acropole, l’Armée de Xian. Mais, que dire des enfants du Caire ou de ceux des favellas de Rio ? Tu vois, chaque voyage m’a apporté son lot de beautés et matière à réflexion sur la vie.


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Quelle question je ne t'ai pas posée aurais-tu aimé que je te pose et quelle est sa réponse?

Il y en aurait peut-être beaucoup. Mais je vais choisir celle ci : pourquoi depuis quelques années ai-je été à la recherche de mes (nos) ancêtres?.

Je crois qu’après avoir été un peu ballottée pendant mon enfance et avoir été bien ancrée dans la famille qu’avec Louis nous avions fondée, j’avais envie de savoir d’où je venais. Et j’ai trouvé des vignerons, des ingénieurs, de simples « manœuvriers », un officier, des jardiniers, des agriculteurs, une blanchisseuse-repasseuse, un forgeron, et venant de provinces différentes, Lorraine, Berry, Savoie, Aquitaine et pour les Fortin (par Pépé) d’Ile de France depuis le XVème siècle. Et parmi tous ces gens, quelques élus municipaux !!!!!

Je ne saurais expliquer pourquoi, mais maintenant j’ai l’impression d’être le lien entre tous ces anciens et les nouvelles générations. Un peu présomptueux, n’est-ce pas ?


L'objet

La commode de ma grand-mère que j'ai eu en héritage, un meuble que j'ai toujours connu. Il était dans mon enfance dans la chambre de Mémé, elle y mettait des bas, des gants, du linge et aussi les chocolats qu'elle recevait à Noël et qu'elle oubliait. Mais ils n'étaient pas perdus pour tout le monde, j'ai pris la relève des mes oncles quand j'en ai eu l'âge et comme eux j'ai souvent sauvé ces bonbons de la poubelle où ils finissaient après avoir séjourné trop longuement dans les tiroirs de cette commode (cela aurait peut-être pu figurer au chapitre "bêtises"). C'est un meuble plein de souvenirs de cette enfance au Moulin que j'ai beaucoup regrettée.


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